Le minime junco ardoisé, l’air d’un petit poulet en habit de deuil, traverse furtivement, en diagonale, mon jardin. Comme en danger, comme en urgence, il sautille, picore, sautille, picore, et sautille et picore encore.
Fructueuse fuite.
En ces temps de fonte des glaces sur le fleuve, il n’y a pas assez de mots pour décrire la couleur et la matière.
Les bleus acier, aigue-marine, ardoise, azur, cobalt, cyan, lapis-lazuli, lilas, lune, nuit, outremer, paon, pers, pétrole, Prusse, roi, sarcelle, turquin, turquoise… Miroir, ivoire, verre, ardoise, néon, placoplâtre, feutre, ouate, dentelle, meringue, biscuit, sucre d’orge, sucre en poudre, crème fouettée, barbe-à-papa…
Éberluée!… est Mali, assise au milieu du jardin à regarder la première neige tomber, l’air de se demander «Mais qu’est-ce que c’est que ça?!».
Chien de Noël!
À cloche-pied à tire-d’aile les hirondelles
acrobates cascadeuses du ciel
En vedette dans les champs cette semaine:
Reine-marguerite, épervières jaunes et orangées, bouton d’or, trèfle rouge et, dans les fourrés, le rare iris versicolore et le commun framboisier…
Poésie sonore
Chorale animale
Cacophonie symphonique
Rhapsodie faunique
Petite musique de nuit
Fébrile, l’air est immobile dans le four du dardant soleil de printemps. On entend la terre rétrécir en séchant, pressée, sous le paillis végétal dense et craquant. La neige est maintenant toute fondue, en allée par les ruissellements anarchiques d’avril.
Les herbes folles de l’automne dernier, rendues et décolorées, sont plaquées au sol, matées, comme foulées par un vent dru qui se serait subitement arrêté là, gardant la pose.
Les rigoles
En cet avril chahuteur on les entend. De leurs petites voix cristallines elles se marrent pour vrai en se ruant, sautillantes et chatouilleuses, vers le bas du coteau.
c h h h h h h h h h h h…
f f f f f f f f f f f f f f f f f f…
v v v v v v v v v v v v v v v…
m m m m m m m m m…
s s s s s s s s s s s s…
j j j j j j j j j j j j j j j j j j j …
les notes du vent
Les fanfarons pics, le minus, l’échevelé, l’extravagant, ont sorti leurs armes de bois, les légères et les lourdes. Ils nous mitraillent de gauche et de droite.
Ici on joue à la fausse petite guerre printanière.
J’arrive de prendre l’air. Prendre l’eau serait plus juste.
À entendre ce qui tombe, on dirait que les anges ont fini leur ménage de Noël. La grande vidange des seaux.
On reçoit toute l’eau et toutes les guenilles détrempées: splotche-splotche!…
À voir ce qui tombe… ce n’était pas bien sale.
À gauche, une bourgade. Pas plus grande que ça. La route peinarde longeant la baie gigantesque ne fait qu’y passer en guère plus d’une minute. Le voyageur distrait ne la remarque pas, y transite seulement, entre deux sites de villégiature entendus.
Saint-Benoît-des-Ondes, Bretagne
Un tableau.
À droite, l’océan vidé, sable rose, à perte de vue. En face, même couleur, le Restaurant bar hôtel de la baie, proue du bourg, tous auvents battants comme voilures, tenant tête au vent du nord debout. J’y passerai la nuit. Accoudé au zinc de son bar, pour ainsi dire fermé en cette saison, le patron breton trinque avec les copains de la place. On y devise bien fort de pêche, de légumes à échanger et de la Coupe du monde de foot. On se quittera tout à l’heure, question de préparer le match France/Suisse de ce soir. Pour une poignée d’euros j’aurai la grande chambre du haut, vue sur la mer, bien sûr, avec en prime la clé de l’hôtel qui sera désert cette nuit.
Ouvrir la fenêtre.
J’ai failli m’envoler avec les battants lorsque le vent salin s’est engouffré sans manières dans l’unique pièce de la suite. Allongée dans la lumière blanche et les draps frais, dans les parfums et les caresses tièdes de l’air vierge venu du large, j’ai longuement, avec délices, attendu la marée. À des kilomètres, l’onde s’est imperceptiblement mise en marche, au pas de l’homme tranquille. Elle a tout doucement noyé les pêcheries. Délicatement, comme pour ne rien briser de ces entrailles exposées, elle a ensuite envahi, en glissant, les sinuosités moites de la rivière vide, jusqu’au débordement. Puis, se précipitant gauchement pour le reste, l’eau a couru en écumant de rage pour se heurter au front de mer. Les vagues et le vent en furie ont frappé la grève enrochée toute la nuit.
La plus hypnotique des berceuses.
À l’aube bleutée, la brise rendue, couchée le long de la côte, avait laissé l’immense marée s’en retourner loin à l’horizon, jusqu’où le regard confond les choses, jusqu’où le ciel commence.
Les pommiers et les lilas en fleurs? C’est une question de jours, ou d’heures…
Il fera beau. J’irai dans la pommeraie, au cœur d’effluves délicates, au cœur d’une estame japonaise sur fond de fleuve majestueux.
Au retour, je passerai par le chemin des lilas. Les milliers de grappes aux parfums capiteux des lilas de Preston, des lilas français, japonais, duveteux… m’étourdiront, comme liqueur fine, jusqu’à satiété…
En attendant, tapis dans l’ombre de géantes épinettes de Norvège, les rhododendrons explosent de couleurs.
J’aime notre climat caractériel.
Hier après-midi je suis allée me promener avec le chien poilu. Oui, oui, il pleuvait des cordes.
Deux folles sous la pluie battante, taï chi au milieu du champ.
Tout à coup VLAN, c’était tout blanc tout le tour: en haut en bas à gauche à droite en avant en arrière…
Une tempête de neige est tombée!
Moi, mon coupe-vent était, à toutes fins utiles, imperméable, mais vous auriez vu l’autre, méga-lavette! De quoi ruiner un plancher…
Les couleurs de feu ont bel et bien flambé. Ne reste que la discrète gamme des complémentaires qui se décline, sur tous les tons, depuis le jaune jusqu’au violet.
J’ai retrouvé avec bonheur mon refuge de mi-saison, petit carré de pré oublié au cœur des terres labourées du plateau. Par ce radieux samedi de la fin d’octobre il y reste, caché, un peu d’été. J’y suis allée m’étendre, pour rien, sur l’herbe couchée, chevelure mal peignée. Il y règne un sympathique chaos peuplé de mûriers enchevêtrés et d’aubépines hirsutes. Un dédale inouï de sentes légères, à peine dessinées par la gent trotte-menu.
Autour de moi, les jaunes et les paille, les plumets décolorés des verges d’or et des asters. Une odeur de terre rendue, un filet de brise froissant de la soie, le fouissement joyeux du chien affairé à débusquer ce qui bouge encore aux alentours et, de loin en loin jusqu’aux premières hauteurs des Laurentides, les violets de saison.
Quoi de neuf dans le bois…
Il ne reste que les hivernants. Les grands voyageurs sont partis.
Piouc piouc pit pit. Ça gazouille moins élégamment mais, en revanche, ça flamboie!
C’est la saison des camaïeux jaune vert, des enflammés rouge orangé. La palme aux vinaigriers et, surtout, aux érables rouges qui, en cette saison, portent fièrement leur nom.
–
L’automne!
Respirez comme il sent bon…
Regardez comme il est joli, il est aux couleurs du plat de fruits: banane, citron, orange, pomme, pêche, fraise, framboise, raisin, prune, avec encore un peu de kiwi, de limette et d’avocat…
Sur la route, sitôt atteint un brin de hauteur: brume épaisse de septembre, on n’y voit plus. Je suis montée jusque dans un cumulus. Il m’a transportée longtemps, je crois.
Je suis sortie des nues en crevant un bandeau de brouillard, si dense qu’il m’a léchée entièrement, d’un grand coup de pinceau, pour me laisser trempée. Je connais bien ces «esprits», celui du lac et celui du marais… j’ai aperçu, déjà, celui de la rivière… mais cette fois je crois bien avoir croisé l’«esprit» de la montagne.
À la redescente, brusquement comme si j’ouvrais les yeux, me sont apparus la grande baie, le fleuve et l’islet tassés sous le capuchon gris et opaque du ciel trop bas. Entre le chaud et le froid, la ville sentait le sable frais, l’eau, la mer.
Au bout de la jetée je me suis assise un moment et j’ai laissé remonter la marée. Je me suis laissée imprégner de senteurs de varech, de l’air du large, du vent de voyage.
Décidément, la journée prend toutes les senteurs, les couleurs et les fraîcheurs d’une rentrée…
Qu’à cela ne tienne, s’en vient la saison de la brume en purée de pois, saison de la voie lactée, des couchers de soleil dramatiques et des nuages tourmentés à la manière de Constable. Saison en rémission, saison pour la résistance, où chaque matin on plonge, même si le lac est trop froid. Saison de chair de poule et de petite laine. Saison des grands chambardements de couleurs. Sortez le rouge!
À propos de mauvaises herbes…
Sur le bord du chemin: asters, verges d’or et immortelles, bouquets crème et jaune. Il semble même que l’ancolie refleurit.
L’avoine est rousse, l’orge bien blond. Le blé d’inde croquant sous la dent.
Bonne récolte et bonne saison!
Au-dessus, en dessous, bleu, parsemé de pompons blancs. Tout le tour, ruban vert, deux tons : je suis dans un paquet cadeau.
Je suis assise au bout du quai. Qu’y faire, sinon rien.
Clapotis.
Gazouillis chuchoté des parulines et des mésanges. Sifflet perçant du bruant qui cherche toujours son Frédéric. Au loin, dans l’écho, la phrase mélancolique du huard.
Rien d’autre.
Petit carré de pré vert
carré d’herbe tendre échevelée
paisible morceau de champ oublié
au cœur des terres à labourer
bordé de buissons florissants
roses jaunes et blancs
fraises et petites poires en fleurs
viornes aulnes et mûriers renaissants
au-delà de l’enclos, à perte de vue
les tristes arpents de maïs fauchés
terre épuisée en jachère
soumise au gré des vents de mai
Bienfaisant petit carré de pré jaune
carré de paille craquante couchée
paisible morceau de champ oublié
au cœur de terres à labourer
bordé de buissons bourgeonnants
roses jaunes et verdoyants
peuplé de jeunes cenelliers hirsutes
épineux inutilement
au-delà de l’enclos, à perte de vue
tristes arpents de maïs fauchés
étendues boueuses et grises
et papiers jaunis des vieux épis