La journée a été magnifique!
Depuis la fin de semaine dernière, les couleurs ont explosé, l’automne est bel et bien là…
Le petit pont nous menant au chalet est trop abimé, il sera reconstruit sous peu. On se dépêche (tranquillement) à préparer la place pour l’hiver. On a déjà monté les embarcations, défait et remisé le quai…
J’ai quand même nagé mon kilomètre, style libre dans les eaux libres du grand lac, battant ainsi le record familial amical d’ours polaires du 28 septembre dernier (c’était frisquet et ravigotant)…
… et photographié plusieurs champignons, de profil.
PLOUCH!
Ce n’est pas une roche, c’est le petit martin, pêcheur intempestif, qui vient de se lancer à l’eau n’importe comment pour en ressurgir illico, poisson au bec.
Et allez YOUPLA HOP, on y retourne! Et encore et encore…
Joie!
Puis, pour rien, dans un crépitement de bébelle, il passe comme une flèche sous mon nez et disparaît au tournant de la rivière.
Des heures à rouler sous un déluge infini. À nager, plutôt, entre stratus et bitume, à travers la campagne noyée. Les champs font marécages. Les rus vont, rivières. Le fleuve est la Mer du Nord.
En ces temps de fonte des glaces sur le fleuve, il n’y a pas assez de mots pour décrire la couleur et la matière.
Les bleus acier, aigue-marine, ardoise, azur, cobalt, cyan, lapis-lazuli, lilas, lune, nuit, outremer, paon, pers, pétrole, Prusse, roi, sarcelle, turquin, turquoise… Miroir, ivoire, verre, ardoise, néon, placoplâtre, feutre, ouate, dentelle, meringue, biscuit, sucre d’orge, sucre en poudre, crème fouettée, barbe-à-papa…
Une guerre fait rage sur l’autre versant des dunes, l’océan est déchaîné.
De loin en loin, sans relâche, la sirène hurlante d’un vent halluciné.
Les foins giflés, couchés.
On entend, jusque dans la poitrine, le tonnerre des grandes déferlantes battant la côte sur son flanc, roulement de timbales géantes.
Et le râle puissant du ressac aspirant l’âme du continent.
Extrait de Deux années sur la gaillard d’avant, de Richard Henry Dana (1840)
« Nous bondîmes dans le gréement et primes un double ris dans les huniers, ferlant les autres voiles en veillant à ce que tout soit bien serré. Mais ceci ne suffit pas encore. Debout à la lame, le brick fatiguait et cognait cependant que la tempête ne faisait qu’empirer. En même temps, un mélange de neige fondante et de grêle nous giflait furieusement de plein fouet. Nous carguâmes et pesâmes à nouveau sur les palanquins de ris ; le petit hunier fut mis au bas ris, on ferla le grand hunier et on mit à la cape tribord amures. C’en était fini de nos beaux rêves ! »
Tribord amures?… bonne idée!
Mais… ça ne passe pas, au nord?
Il avait ses grands airs des jours de soleil et de vent
Haut et sonore et brillant
Vif et mouvant
Émouvant
J’ai erré sur ses frontières emportée par son chant
Suivi la courbe de son flanc
Y suis restée prisonnière
En passant
À gauche, une bourgade. Pas plus grande que ça. La route peinarde longeant la baie gigantesque ne fait qu’y passer en guère plus d’une minute. Le voyageur distrait ne la remarque pas, y transite seulement, entre deux sites de villégiature entendus.
Saint-Benoît-des-Ondes, Bretagne
Un tableau.
À droite, l’océan vidé, sable rose, à perte de vue. En face, même couleur, le Restaurant bar hôtel de la baie, proue du bourg, tous auvents battants comme voilures, tenant tête au vent du nord debout. J’y passerai la nuit. Accoudé au zinc de son bar, pour ainsi dire fermé en cette saison, le patron breton trinque avec les copains de la place. On y devise bien fort de pêche, de légumes à échanger et de la Coupe du monde de foot. On se quittera tout à l’heure, question de préparer le match France/Suisse de ce soir. Pour une poignée d’euros j’aurai la grande chambre du haut, vue sur la mer, bien sûr, avec en prime la clé de l’hôtel qui sera désert cette nuit.
Ouvrir la fenêtre.
J’ai failli m’envoler avec les battants lorsque le vent salin s’est engouffré sans manières dans l’unique pièce de la suite. Allongée dans la lumière blanche et les draps frais, dans les parfums et les caresses tièdes de l’air vierge venu du large, j’ai longuement, avec délices, attendu la marée. À des kilomètres, l’onde s’est imperceptiblement mise en marche, au pas de l’homme tranquille. Elle a tout doucement noyé les pêcheries. Délicatement, comme pour ne rien briser de ces entrailles exposées, elle a ensuite envahi, en glissant, les sinuosités moites de la rivière vide, jusqu’au débordement. Puis, se précipitant gauchement pour le reste, l’eau a couru en écumant de rage pour se heurter au front de mer. Les vagues et le vent en furie ont frappé la grève enrochée toute la nuit.
La plus hypnotique des berceuses.
À l’aube bleutée, la brise rendue, couchée le long de la côte, avait laissé l’immense marée s’en retourner loin à l’horizon, jusqu’où le regard confond les choses, jusqu’où le ciel commence.
Au-dessus, en dessous, bleu, parsemé de pompons blancs. Tout le tour, ruban vert, deux tons : je suis dans un paquet cadeau.
Je suis assise au bout du quai. Qu’y faire, sinon rien.
Clapotis.
Gazouillis chuchoté des parulines et des mésanges. Sifflet perçant du bruant qui cherche toujours son Frédéric. Au loin, dans l’écho, la phrase mélancolique du huard.
Rien d’autre.