Méditerranéen c’est (à partir d’en haut à gauche, je passe les plus petits): l’Espagne, la France, l’Italie, la Yougoslavie, la Grèce, la Turquie, la Syrie et tout le Moyen-Orient jusqu’à l’Égypte, la Libye, la Tunisie, l’Algérie et le Maroc…
Mais c’est surtout l’ail, les tomates, les herbes, les épices, le soleil et la mer.
Je viens de recevoir mes illustrations en provenance d’Italie. Je les retourne illico au Portugal.
Ah, être de papier et voyager…
À gauche, une bourgade. Pas plus grande que ça. La route peinarde longeant la baie gigantesque ne fait qu’y passer en guère plus d’une minute. Le voyageur distrait ne la remarque pas, y transite seulement, entre deux sites de villégiature entendus.
Saint-Benoît-des-Ondes, Bretagne
Un tableau.
À droite, l’océan vidé, sable rose, à perte de vue. En face, même couleur, le Restaurant bar hôtel de la baie, proue du bourg, tous auvents battants comme voilures, tenant tête au vent du nord debout. J’y passerai la nuit. Accoudé au zinc de son bar, pour ainsi dire fermé en cette saison, le patron breton trinque avec les copains de la place. On y devise bien fort de pêche, de légumes à échanger et de la Coupe du monde de foot. On se quittera tout à l’heure, question de préparer le match France/Suisse de ce soir. Pour une poignée d’euros j’aurai la grande chambre du haut, vue sur la mer, bien sûr, avec en prime la clé de l’hôtel qui sera désert cette nuit.
Ouvrir la fenêtre.
J’ai failli m’envoler avec les battants lorsque le vent salin s’est engouffré sans manières dans l’unique pièce de la suite. Allongée dans la lumière blanche et les draps frais, dans les parfums et les caresses tièdes de l’air vierge venu du large, j’ai longuement, avec délices, attendu la marée. À des kilomètres, l’onde s’est imperceptiblement mise en marche, au pas de l’homme tranquille. Elle a tout doucement noyé les pêcheries. Délicatement, comme pour ne rien briser de ces entrailles exposées, elle a ensuite envahi, en glissant, les sinuosités moites de la rivière vide, jusqu’au débordement. Puis, se précipitant gauchement pour le reste, l’eau a couru en écumant de rage pour se heurter au front de mer. Les vagues et le vent en furie ont frappé la grève enrochée toute la nuit.
La plus hypnotique des berceuses.
À l’aube bleutée, la brise rendue, couchée le long de la côte, avait laissé l’immense marée s’en retourner loin à l’horizon, jusqu’où le regard confond les choses, jusqu’où le ciel commence.
De retour, à reculons…
J’ai adoré la France fleurie de juin.
Les franges hirsutes des ajoncs fanés, le jaune vif des genêts, les coquelicots… fleurs bleues, jaunes, rouges à perte de vue dans les champs. C’était juin, le mois des roses. Rosiers dressés, élancés, arbustifs, grimpants, buissonnants, rampants… denses bouquets rouges, roses, blancs, jaunes, pêche, orangés, rayés, panachés… corolles simples, doubles, quadruples ou parfaitement pompon. Et le mois des parfums de landes atlantiques.
De Paris-la-belle à la Petite-Doucetière-de-Machecoul à la Baie Malouine… de Noirmoutier-en-Île à Chinon… de la ville à la campagne à la mer… Orgie floricole et architecturale, kilomètres de nage océanique dans l’eau turquoise, gargantualité dans le vin les fromages les galettes les viennoiseries les moules les petits cafés bien tassés… Grande virée indisciplinée et broche-à-foin. Se perdre dans Montmartre, se perdre dans Saint-Germain-des-Prés, perdre son temps sur le Pont-Neuf, sur les rives de la Seine, puis son âme dans une bouffe de quatre heures.
J’ai adoré les français, les parisiens aussi, juste un peu bougonneux, et juste assez colorés et désobéissants pour moi. Apprécié leur génie civil, périphériques, rond-points, intersections en x en y en z en étoile… Le pim-pom des véhicules d’urgence, le métro déjanté qui serpente en délire, ses fenêtres qui s’ouvrent, ses strapontins… Les amandes cacaotées, la lie dans le vin, les baisers français à pleine bouche en pleine rue… La respectabilité des très vieilles choses, les stations balnéaires désertes, les volets fermés et toutes les portes ouvertes… Les gros bourdons du carillon de Notre-Dame, la dantesque station les Abbesses… Les croquis intempestifs de Toulouse-Lautrec, les pastels phosphorescents de Degas, les bleus de Monet… Ceux de l’océan côte ouest du Finistère, Côte de Granit Rose, Côte d’Émeraude, Côte de Jade, Côte d’Amour… Le cheval, l’âne, le coucou, les oeufs des poules lousses de la voisine… la petite maison de Jacques, la truculence de Georges et le festin romain de Françoise.
N’ai pas dessiné du tout, écrit un peu et pris des millions de photos. Merveilleux voyage dont je ne puis plus revenir!
Me voilà rendue!
Sur la route, sitôt atteint un brin de hauteur: brume épaisse de septembre, on n’y voit plus. Je suis montée jusque dans un cumulus. Il m’a transportée longtemps, je crois.
Je suis sortie des nues en crevant un bandeau de brouillard, si dense qu’il m’a léchée entièrement, d’un grand coup de pinceau, pour me laisser trempée. Je connais bien ces «esprits», celui du lac et celui du marais… j’ai aperçu, déjà, celui de la rivière… mais cette fois je crois bien avoir croisé l’«esprit» de la montagne.
À la redescente, brusquement comme si j’ouvrais les yeux, me sont apparus la grande baie, le fleuve et l’islet tassés sous le capuchon gris et opaque du ciel trop bas. Entre le chaud et le froid, la ville sentait le sable frais, l’eau, la mer.
Au bout de la jetée je me suis assise un moment et j’ai laissé remonter la marée. Je me suis laissée imprégner de senteurs de varech, de l’air du large, du vent de voyage.
4h18 AM
Branle-bas… tribord amures!
La maison est une nef ardente toutes voiles deferlées
La voilure de tourmentins à battants avale toute la bourrasque
Les drisses des stores claquent sur la mâture
Les haubans du toit grincent dans leur armure
Ai transporté mon lest à la proue, y ai fait bonne figure
Sirène immobile nez au vent, me suis laissée tanguer
Le cap est soigneusement gardé
On le sait bien, les américains ne sont pas tous stupides. Durant la deuxième guerre mondiale, les allemands non plus n’étaient pas tous stupides. Des jeunes allemands, objecteurs de conscience, pour s’objecter, dansaient le swing, clandestinement, jusqu’à leur violente arrestation et leur enrôlement de force.
J’ai toujours rêvé danser le swing comme ces Swing Kids.
La nuit dernière j’ai rêvé que je dansais un swing d’enfer, sugar push, side pass, right side pass, inside turn, cuddle wrap, tuck turn, turning whip, american spin, double overhead loop… avec notre premier ministre, frisé et grassouillet, mais étonnamment souple et rapide. Que le grand pop-corn-psy m’analyse ça!
J’ai toujours rêvé de voler. Prendre un élan dans le corridor du deuxième, plonger par la fenêtre, sentir la force de l’air me porter… La grande brasse et la longue glisse en rase-mottes au-dessus du paysage, jusqu’à l’horizon…
Grisant…
Apaisant…
Bien, je l’ai fait la nuit dernière. Exactement le rêve de Ramon dans La mer intérieure. Le grand plongeon, le cœur soulevé, emballé… les yeux qui se noient dans toutes les tonalités de prairies et de landes… les poumons qui se remplissent des senteurs attrapées au-dessus des vallons et des collines de la Galicia espagnole, rouvre pin genêt ajonc, mimosas gardénias citronniers… jusqu’à la mer. Jusqu’à cette immense haleine saline, jusqu’à la grande déclinaison de tous ces bleus de ciels et d’eaux.
En attendant le prochain épisode je ferai encore, inlassablement, des bulles et des moulinets chlorés dans le bleu turquoise-piscine.
Et comme dit un lyrique ami épistolaire à moi:
«On a cessé d’entendre le chant des sirènes pour se concentrer sur celui des baleines et sur le bruit des vagues. Il faudrait réapprendre à divaguer sur les flots océaniques…» (P. G.)
De retour chez moi après un autre épisode de Les sœurs Lali à la mer
L’Atlantique…
Nous sommes tombées dedans quand nous étions petites. Profonde accoutumance.
Seules au coeur de la nuit, au coeur de janvier, au coeur d’une station balnéaire désertée… au coeur de la pluie et des vagues battantes, deux folles rient. Closed for the season, Closed for the season, Closed for the season… enfin à nous seules les kilomètres de sable blond, les magistrales marées, gonflées par la pleine lune, les déferlantes vert-bleu qui s’abattent lourdement sur la côte rocheuse, le ciel cristallin d’hiver, les embruns salés et le vent glacé – bitter, dit-on, amer, mordant, cinglant – de l’Atlantique nord. Dormir, même en hiver, avec, pour berceuse, à pleine fenêtre, la respiration ample et rythmée de l’océan.
J’allais vous écrire la mer, mais un type l’a fait parfaitement: «La mer a le charme des choses qui ne se taisent pas la nuit, qui sont pour notre vie inquiète une permission de dormir»:
« (…)
Celui qui est las des chemins de la terre ou qui devine, avant de les avoir tentés, combien ils sont âpres et vulgaires, sera séduit par les pâles routes de la mer, plus dangereuses et plus douces, incertaines et désertes. Tout y est plus mystérieux, jusqu’à ces grandes ombres qui flottent parfois paisiblement sur les champs nus de la mer, sans maisons et sans ombrages, et qu’y étendent les nuages, ces hameaux célestes, ces vagues ramures. La mer a le charme des choses qui ne se taisent pas la nuit, qui sont pour notre vie inquiète une permission de dormir, une promesse que tout ne va pas s’anéantir, comme la veilleuse des petits enfants qui se sentent moins seuls quand elle brille. Elle n’est pas séparée du ciel comme la terre, est toujours en harmonie avec ses couleurs, s’émeut de ses nuances les plus délicates. Elle rayonne sous le soleil et chaque soir semble mourir avec lui. Et quand il a disparu, elle continue à le regretter, à conserver un peu de son lumineux souvenir, en face de la terre uniformément sombre. C’est le moment de ses reflets mélancoliques et si doux qu’on sent son coeur se fondre en les regardant. Quand la nuit est presque venue et que le ciel est sombre sur la terre noircie, elle luit encore faiblement, on ne sait par quel mystère, par quelle brillante relique du jour enfouie sous les flots. Elle rafraîchit notre imagination parce qu’elle ne fait pas penser à la vie des hommes, mais elle réjouit notre âme, parce qu’elle est, comme elle, aspiration infinie et impuissante, élan sans cesse brisé de chutes, plainte éternelle et douce. Elle nous enchante ainsi comme la musique, qui ne porte pas comme le langage la trace des choses, qui ne nous dit rien des hommes, mais qui imite les mouvements de notre âme. Notre coeur en s’élançant avec leurs vagues, en retombant avec elles, oublie ainsi ses propres défaillances, et se console dans une harmonie intime entre sa tristesse et celle de la mer, qui confond sa destinée et celle des choses.»
Proust, Les plaisirs et les jours, septembre 1892
J’ai fabriqué un cerf-volant. Vingt ans durant.
J’ai cherché, déniché, inventé les matériaux les plus légers, pour que la brise le porte, qu’il puisse voyager.
J’ai croisé les plus souples roseaux, couché les plus fins papiers, rouges et orangés.
J’ai filé et noué les ficelles, j’ai bouclé bien serré les rubans bleus et dorés…
Ce matin, le matin des vingt ans, je suis sortie, je l’ai lâché. Le vent sitôt l’a emporté, s’y est engouffré, gonflant ses franges, allumant ses couleurs, et je l’ai vu danser.