Magnolias en fleurs au Ted and Mary Greig Garden








J’y vais… ou j’y vais pas?

J’entends la voix de mon père :
«Regarde comme c’est beau!»…
J’aime voyager seule. Je roule vers l’ouest sur l’autoroute 40, direction Montréal.
Du nord au sud, stratus rose, couverture moite et douillette. En ce décembre de crachin tiède, le brouillard annoncé dilue la campagne dans un lavis d’aquarelle. L’étrange ciel, à la fois sombre et lumineux, miroite sur la chaussée d’acier qui file droit devant puis disparaît dans l’aveuglement. De chaque côté, les champs bleus s’arrêtent à l’orée de boisés fantomatiques, ou disparaissent un peu plus loin comme avalés par la mer.
«Regarde comme c’est beau!»…
Pendant que l’asphalte déroule ses kilomètres, Mazzy Star remplit l’espace sonore. Parfaitement assortie dans un intemporel et cyclique faux-country, la voix hypnotique et minimale de Hope Sandoval expire Blue Light :
There’s a blue light
In my best friend’s room
There’s a blue light
In his eye…
Puis, dans le grand virage de Yamachiche, le ciel s’ouvre d’un coup, antédiluvien. Cathédrale vertigineuse dans les grands vents. Gigantesques cumulus bordés d’or sur fond bleu roi. Fuseaux de lumière qui les frôlent et vont rallumer à tour de rôle des morceaux de paysage sous le soleil oblique de 15 heures.
Ici on ouvre grand les fenêtres, pour laisser entrer l’air frais.
Un bon matin par la fenêtre ouvrant sur la brise du large, est entré un chat… caramel.
Mine de rien, le pas long et souple, il s’est glissé à l’intérieur. D’un geste ample, il s’est lové à l’aise dans le grand fauteuil. Mi-intrigué mi-intriguant, œil en coin, il a ensuite longuement scruté les alentours et tâté le pouls de la maisonnée. Le nez en l’air, l’oreille en patrouille, il s’est ensuite dessiné un sentier tout en arabesques et il a fait le tour du propriétaire.
Cher Renou-voyageur, partenaire attentif, tanguero insatiable et créatif, merci! Pour des dizaines d’heures, des centaines de tandas et des milliers de pas de tangos. Comme celles de l’ami, du fils, ou du frère, ton empreinte s’est inscrite près de mon cœur et dans mes bras.
D’autres fenêtres s’ouvrent… allez va!
Et sache qu’ici, les fenêtres ne se referment pas.
Des heures à rouler sous un déluge infini. À nager, plutôt, entre stratus et bitume, à travers la campagne noyée. Les champs font marécages. Les rus vont, rivières. Le fleuve est la Mer du Nord.
De retour à la réalité après quelques semaines de farniente et plusieurs kilomètres de style libre en eaux libres.
Sur la côte, que du temps radieux, le vent se levant à l’heure du trop chaud. L’océan limpide. Pour berceuse, le rythme des vagues et le murmure du vent dans les dix fenêtres sur mer de la chambre.
Voir aussi Ocean House, East Coast-1
Sur le mur de la cuisine, des dizaines et des dizaines de cartes postales que, traditionnellement, mes amis m’envoient de leurs voyages, se juxtaposent, se superposent et se volent la vedette depuis des années.
Vivant fouillis, jolie tapisserie bigarrée. De la Terre-de-feu au Grand-Nord. Du Japon, vers l’ouest jusqu’à la Chine. Villes, ruelles, montagnes, déserts… des plages, des vagues et l’océan… des châteaux, des fresques, des tableaux… gargouilles, taxis, kitscheries et quétaineries… un maringouin pétrifié, quelques animaux, deux danseurs de tango…
Ce matin, j’ai tout «dépinné». Ça me fait tout drôle. La cuisine semble plus petite. Comme si l’Univers l’avait quittée…
Une guerre fait rage sur l’autre versant des dunes, l’océan est déchaîné.
De loin en loin, sans relâche, la sirène hurlante d’un vent halluciné.
Les foins giflés, couchés.
On entend, jusque dans la poitrine, le tonnerre des grandes déferlantes battant la côte sur son flanc, roulement de timbales géantes.
Et le râle puissant du ressac aspirant l’âme du continent.
Revenir de chez ma folle amie, c’est comme revenir d’un chez-soi-en-Italie!
Hélène n’a pas son pareil pour illuminer son petit logement loué à pépé Paolo. Pour colorier sa cuisine, sa cour, son amitié. Elle n’a pas son pareil pour venir à notre rencontre en courant, le sourire géant, nous ramasser à bras le corps comme une vraie mamma, et sur-le-champ nous faire visiter son jardin.
Elle n’a pas son pareil pour faire d’une minuscule cour métropolitaine un potager méditerranéen, généreux et luxuriant jusqu’en octobre, qu’elle transporte amoureusement jusqu’à sa table. À côté du pommier, des pruniers et des lilas au repos qui ont livré leurs parfums, leurs fruits ou de joyeuses confitures, des brassées de légumes foisonnent encore dans une indiscipline toute latine. Tomates et aubergines, bien mûres, pendent à leurs plants, melons et courges de toutes les couleurs rampent paresseusement autour d’autres végétaux rendus. Une jeune vigne commence à se délurer dans les treillis. Terrasse digne d’une cour romaine avec sa main courante de marbre, sa balustrade de briques ajourées, son fer forgé. Partout des fleurs impossibles, et les grandes trompettes bleu ciel des volubilis qui enlacent la clôture, l’escalier, les murets, bordent la galerie et débordent du patio dans un fouillis extraordinaire.
On ne se fait pas prier, ensuite, pour s’asseoir à la table de sa minuscule cuisine ensoleillée sans autre intention que de se vautrer dans une paella gargantuesque et dans l’amitié, à boire du bon rouge, à refaire le monde une centième fois et à rire de nos vies depuis le printemps, sans démordre, sans pâlir, jusqu’au petit matin.
Décalage à prévoir au retour.
Notre hôtel préféré de la Nouvelle-Angleterre est un vieillard pittoresque et chambranlant qui se tient debout, face à l’océan, depuis 1895. Miraculeusement, il est l’un des derniers a avoir été épargné par les éléments, le climat océanique et les incendies, qui ont fait ravage dans cette station balnéaire populaire.
À l’époque, les dames de la haute société débarquées du train avec leurs malles s’y installaient pour l’été. Une trentaine de petites chambres aux quatre vents, des boudoirs, des vérandas ouvertes, ou couvertes, la bibliothèque et la grande salle à manger leur offraient une escale indolente à souhait dans les embruns iodés. Les meubles devenus anciens, la déco devenue antique, les tapis limés par le sel et le sable, les portes secrètes, les corridors tricotés, le grand et les petits escaliers de bois grinçant, le piano défraîchi, les stores horizontaux cliquetant dans les fenêtres de bois gauchies… l’endroit est resté dans son état naturel. Pas de chirurgie esthétique, pas de traitement unilatéral de modernité, pas d’air climatisé, mais une bonne santé. Il est un authentique représentant de l’architecture de la Côte-Est de la fin du dix-neuvième siècle.
L’hôtel est tenu de près depuis trois générations par la famille Paul, longtemps résidente des lieux. Lorsque j’étais petite, M. Paul s’occupait de la bâtisse et y tenait le bar, pendant que son affable épouse voyait au bien-être de ses hôtes en y élevant sa fille. À chacun de nos séjours, comme lorsqu’on visite une vieille tante, nous constations l’usure du temps. Sur les alentours, sur la structure, et sur les gens. Lente désagrégation de la dune. Prolifération d’hôtels sans âme et de vacanciers bruyants. Décès de M. Paul. Longue maladie de Madame Paul, puis son décès. Leur petite fille aux longues tresses noires est ensuite devenue la dame maîtresse du lieu. C’est aujourd’hui au tour de ses filles à elle de tenir la barre du bâtiment et de garder le cap.
Merci!
Voir aussi: Ocean House, East Coast-2