Photographies tirées du livre Le Parlement du Québec; Parcours photographique
Photographes en permission
Premières prises de vues, 2009. C’est l’enthousiasme des découvreurs qui nous envahit à l’ouverture des portes du Parlement du Québec. Conscients de la rare permission qui nous est accordée, nous nous faisons le captivant devoir de tout voir et de tout rapporter de notre périple en ce monumental coffre aux trésors si bien gardé.
Grâce à l’avenante collaboration du personnel de l’Assemblée nationale, nous visitons les cinq édifices de la cité parlementaire construits avant 1937. De fond en comble prend ici tout son sens, puisqu’on nous ouvre tout, des archives aux cuisines, des tunnels à la couronne, tous les bureaux, les salles, les salons… Nous photographions chaque chose telle qu’elle se présente à nous, sous tous ses angles et sous son propre éclairage. Nos images vous révèleront ainsi la géométrie et la luminosité des espaces, la texture des matériaux et la finesse de leurs détails, illustrant la singularité architecturale du complexe. Des scènes extérieures, de jour et de nuit, montreront l’homogénéité que les concepteurs ont su imprégner à tout l’aménagement des édifices.
2013. L’enthousiasme des journées de prises de vues ressurgit lors du travail de description des photographies. Cette plongée dans la grande aventure qu’a été l’édification d’une « résidence principale » destinée à l’autorité souveraine du Québec est un voyage dans l’Histoire et une rencontre avec des artistes de grand talent. Pour la créatrice d’images que je suis, elle est aussi un exercice ravissant, celui de composer avec le vocabulaire évocateur et coloré de l’architecture.
2014. Mon collègue Daniel Tremblay et moi-même vous offrons ce vaste portrait photographique de l’un des complexes gouvernementaux les plus remarquables d’Amérique du Nord. Nous vous le présentons à notre manière, sans composition numérique et dans un style volontairement loin du documentaire. Tout au long de ce projet, notre préoccupation première était de souligner la grande valeur artistique de cet ensemble architectural patrimonial et de saluer les concepteurs et les artisans qui ont mis leur habileté au service de sa réalisation.
Se succédant à la manière d’une visite des lieux, les photographies réunies dans cet ouvrage retracent les itinéraires que nous avons empruntés et nous suivent au fil des corridors, des escaliers, des passerelles, des pavillons… En arriver à cette sélection fut un travail parfois déchirant, mais nous croyons avoir réuni ce qu’il faut pour refléter l’âme des lieux et la distinction de l’institution qui y réside.
Photographies tirées du livre Cimetières de Québec
Nos cimetières, leurs parcs, leurs monuments et les signes qui y sont déposés par leurs visiteurs sont les empreintes que laisse notre société de sa culture et de son rapport à la mort. Résistant partiellement aux affronts du temps, ils sont également des musées à ciel ouvert relatant le passage de quelques générations d’hommes et de femmes en terre d’Amérique au fil de quatre siècles. Ce livre est une promenade tranquille à travers les lieux de sépulture de la ville de Québec. Au gré du climat, en visiteurs de passage, mon collègue Daniel Tremblay et moi avons parcouru tous les cimetières d’ici: sites privés, paroissiaux, conventuels, cimetières jardins, columbariums, cryptes, ossuaires…, dont plusieurs sont inaccessibles au commun des mortels. Nous y avons photographié la matière, la lumière et l’espace qui composent la beauté, souvent formelle, parfois insolite ou troublante, de ces lieux de recueillement.
Photographies tirées du projet Art sacré, actes créateurs
Je suis sous le charme de ma ville, de son relief, de son fleuve, de ses gens, sous le charme de son architecture et de son patrimoine. Depuis plus de 20 ans, mon collègue Daniel Tremblay et moi-même photographions Québec, pour le plaisir, mais avec un intérêt marqué pour son patrimoine bâti, et une urgence particulière pour celui qui est menacé.
Les lieux de piété érigés ici depuis quatre siècles sont à plus ou moins long terme appelés à un changement de vocation, sinon condamnés à la disparition. Au cours de trois ans années de travail, nous avons photographié plus de 120 églises catholiques et protestantes, d’avant et d’après-guerre, chapelles et chapelles conventuelles de toute la région, dont une douzaine sont disparues depuis.
En marge de son concept architectural et de sa dimension historique, chaque église présente des qualités esthétiques et une richesse artistique qui lui sont propres. À l’instar du portrait, notre photographie présente le visage de ces grandes réalisations en soulignant leur originalité et leur personnalité. Au-delà de l’imagerie conventionnelle, le patrimoine exposé dans Art sacré, actes créateurs révèle également les courants artistiques liés aux bouleversements culturels et économiques qu’a connus la capitale depuis sa fondation.
Groupées autour de six grands thèmes, plus de 200 photographies couleur et noir et blanc décrivent tantôt la beauté somptueuse des églises de Québec, tantôt leur intimité lumineuse.
Notre livre est un hommage aux générations de créateurs et de bâtisseurs, artistes et artisans d’ici qui nous ont légué cette richesse collective. Ce grand œuvre public, bâti, incendié, reconstruit, démoli, restauré, recyclé… constitue à la fois notre patrimoine et le visage de notre ville.
Notre hôtel préféré de la Nouvelle-Angleterre est un vieillard pittoresque et chambranlant qui se tient debout, face à l’océan, depuis 1895. Miraculeusement, il est l’un des derniers a avoir été épargné par les éléments, le climat océanique et les incendies, qui ont fait ravage dans cette station balnéaire populaire.
À l’époque, les dames de la haute société débarquées du train avec leurs malles s’y installaient pour l’été. Une trentaine de petites chambres aux quatre vents, des boudoirs, des vérandas ouvertes, ou couvertes, la bibliothèque et la grande salle à manger leur offraient une escale indolente à souhait dans les embruns iodés. Les meubles devenus anciens, la déco devenue antique, les tapis limés par le sel et le sable, les portes secrètes, les corridors tricotés, le grand et les petits escaliers de bois grinçant, le piano défraîchi, les stores horizontaux cliquetant dans les fenêtres de bois gauchies… l’endroit est resté dans son état naturel. Pas de chirurgie esthétique, pas de traitement unilatéral de modernité, pas d’air climatisé, mais une bonne santé. Il est un authentique représentant de l’architecture de la Côte-Est de la fin du dix-neuvième siècle.
L’hôtel est tenu de près depuis trois générations par la famille Paul, longtemps résidente des lieux. Lorsque j’étais petite, M. Paul s’occupait de la bâtisse et y tenait le bar, pendant que son affable épouse voyait au bien-être de ses hôtes en y élevant sa fille. À chacun de nos séjours, comme lorsqu’on visite une vieille tante, nous constations l’usure du temps. Sur les alentours, sur la structure, et sur les gens. Lente désagrégation de la dune. Prolifération d’hôtels sans âme et de vacanciers bruyants. Décès de M. Paul. Longue maladie de Madame Paul, puis son décès. Leur petite fille aux longues tresses noires est ensuite devenue la dame maîtresse du lieu. C’est aujourd’hui au tour de ses filles à elle de tenir la barre du bâtiment et de garder le cap.
Merci!
Voir aussi: Ocean House, East Coast-2
Le concours d’orgue de Québec
Ah les amis… nul ne fut tenté par le rendez-vous, sots que vous êtes. Je finirai bien par en convertir quelques-uns, je vous le jure.
Ce n’est pourtant pas juste du vent dans des tuyaux. Ce n’est pourtant pas le petit clavier de mononcle Jean-Paul, ni le petit orgue de la salle paroissiale. C’est un grand Casavant, un beau néo-baroque de 35 tonnes, 69 jeux multipliés par quatre claviers manuels et un de pédalier, quelque 5000 tuyaux. Et des jolis petits noms évocateurs tels que: montre, bourdon, flûte à cheminée, doublette, voix céleste, plein jeu, voix humaine, quintaton, flûte bouchée, prestant, flûte à fuseau, nazard, principal italien, tierce, larigot, sifflet, cor de nuit, soubasse, bombardon… le tremblant, le muet, le vent, le grand jeu, le tutti!…
C’est une case à vent, une vertigineuse cage à flûtes taillée sur mesure pour le diable lui-même. Aux commandes infernales, trois petits bouts d’hommes et de femmes jouent dangereusement à dieu pendant quatre heures. Voilà qu’on emberlificote le vilain, que l’on chatouille le monstre, qu’on le met parfaitement en colère, dans une rage du maudit, dévastatrice, qui donne la chair de poule, fait claquer les dents et terrorise les enfants. On craint qu’il ne s’évade, qu’il ne s’échappe sous pression en petits bouts de vent propulsés dans des milliers de soufflets, de tuyaux, de soupapes, de jalousies. C’est à ce moment que brusquement il nous absorbe, nous envahit, prend le contrôle de notre pouls, de notre respiration, du flux de notre sang, des synapses de nos neurones : qu’il nous possède!…
Juste un peu… puisque voilà que de là-haut on le charme, l’hypnotise, l’embrouille, qu’on te le berce un peu, frisant le rendormir. Puis qu’on se paie sa tête, qu’on le gifle, le pique, le pioche, qu’on tente de le convertir en l’aspergeant d’eau bénite, qu’on le torture, pour l’achever finalement dans les «Alléluias sereins d’une âme qui désire le ciel». Il hoquette violemment en spasmes gigantesques, tremble de tous nos os, de toutes les colonnes du temple et, hystérique, le monstre abdique et replonge au fond des ténèbres, au cœur des méandres de l’épouvantable et immortel monument. Encore une fois la bête est mâtée, contenue.
On ouvre les yeux.
Il fait un peu plus chaud, un peu plus noir.
Les vitraux ont tenu. Les centaines d’âmes également, semble-t-il. Ne demeure que le léger frisson d’effroi des chandelles votives dans leurs ampoules bleues.
On l’a échappé belle!
Tu parles d’un jeu…
Le lancement de notre livre Le Parlement du Québec; Parcours photographique a eu lieu mercredi dernier, le 2 mai, dans la grande salle de lecture de la Bibliothèque de l’Assemblée nationale du Québec.
(photos: Luc Plamondon)
Photographies tirées du projet Art sacré, actes créateurs
Le 8 novembre dernier avait lieu la 14e présentation des Prix des abonnés du réseau des bibliothèques de Québec.
Notre livre Cimetières de Québec est le récipiendaire du prix dans la catégorie «documentaire».
Vu le sujet de notre ouvrage, le fait qu’il ait été sélectionné par les lecteurs nous touche particulièrement.
Merci!
Chronique caniculaire
Je suis chez Marie pour la nuit. Son appartement est logé dans la mansarde, sous les combles d’un des plus vieux quartier d’Amérique. Le bâtiment imposant, muré de quatre pieds de pierre couchée, regarde vers l’ouest: navire accosté, pétrifié depuis des siècles, mais ardent, pointant imperturbablement au près serré dans le vent dominant.
Sur bâbord, boîte à fleurs au bastingage, vue en gros plan sur un pan de l’enceinte fortifiée qui encercle le Vieux-Québec en zigzagant: serpent de pierres grises, bastions, passerelles, courtines, poternes, pointes d’éperon… Plus haut, plus loin, le regard réussit à s’évader par-delà le rempart de grès, par-delà ses talus, ses meurtrières, les fers de lance de ses balustrades, par-dessus les ormes anciens, et à gagner le méli-mélo architectural de la ville. Notre vision médiévale se jette alors sur la Place D’Youville pavée de granit. S’y côtoient avec grâce le béton rose fenêtré de la banque, l’Art Déco du Palais Montcalm, sa pierre de taille grise et austère, et l’éclectisme du somptueux Théâtre Capitole, sa façade en quart-de-rond et son toit mansardé d’ardoise rouge. Puis, de loin en loin vers le sud, en vol d’oiseau au-dessus du moderne et du victorien, on mêle la France à l’Angleterre, on croise Gaspard Chaussegros de Léry et Eugène-Étienne Taché jusqu’au Second Empire de l’Hôtel du Parlement, ses sculptures en relief, ses armoiries, ses pavillons d’angles et sa tour Jacques-Cartier où flotte notre drapeau fleurdelisé.
À la poupe, fenêtre sur cour, tourbillon et brouhaha des terrasses enchevêtrées dans l’escarpement D’Auteuil. Chassés croisés d’escaliers tricotés serrés. Rumeur des jardins repliés sur eux-mêmes, débordants de végétation tropicale et de parfums luxuriants tapis dans la fraîcheur de l’ombre. Vase clos de petits bonheurs tranquilles. Secrets bien cachés, jalousement gardés, enchâssés au cœur des îlots de pierre, derrière les façades grises et brûlantes.
Sur tribord, fenêtre vers le nord. Comme à cloche-pied, le regard sautille à travers le Parc de l’Artillerie, ses lilas fleuris, ses casernes de brique rouge et leurs toits de cuivre vert-de-grisés, pour enjamber finalement la redoute Dauphine et tomber dans le vide. Un grand plongeon vers la ville basse, un survol plané de la vallée, jusqu’à l’horizon, jusqu’où le soleil disparaît, se heurtant aux contreforts bleutés des Laurentides dans un flamboyant crépuscule orangé.
La nuit
La ville haute s’engourdit peu à peu. Accalmie. Son bourdonnement s’assourdit en même temps que s’installent les lueurs nocturnes de l’éclairage citadin. Je suis étendue paisiblement sur le parquet du quatrième. Aussi bien que des grand’voiles, les fenêtres béantes capturent pour moi la brise légère et tiède de cette nuit torride. Dormir sur le pont supérieur du gaillard avant, à la belle-étoile. Je dors d’un sommeil doux, bercée par le roulis de la ville ralentie.
Puis, imperceptiblement, l’aube moite glisse sa lueur grise à l’intérieur, frôlant les objets familiers qui reprennent paresseusement leurs formes et leurs couleurs. Au loin, un carillon de cloches annonce dimanche. Je distingue, qui se rapproche, le cliquetis des premiers chevaux; le pas et le trot des bêtes dociles, percussions rythmées de bois creux, claquent en cadence sur les pavés durs et polis. Accompagnés du tintement de leurs grelots et des grincements de leurs attelages, ils passeront bientôt sous la fenêtre en petit concert chambranlant, prélude au jour qui se lève. Puis les percherons disparaîtront au sommet de la côte. Sachant par cœur l’itinéraire mille fois parcouru, ils mèneront seuls leur attirail, les cochers dormant encore mollement sur des rênes lâches.
Les livreurs arpentent les étroites ruelles depuis déjà un moment. Parfois retentit un klaxon, ou s’élève la voix impérative d’un homme anxieux de distribuer son chargement avant la cohue de la matinée. Viennent ensuite, dans l’ordre quotidien des choses, les pas des hommes, les pas des passants. Pas traînés, en pantoufles, des voisins vers la boulangerie et l’odeur du pain frais. Pas rebondis des sportifs qui battent le trottoir avant la chaleur accablante du midi.
Tantôt j’irai flâner Chez Temporel, grignoter le mémorable croissant au beurre emmenthal-confiture, siroter le meilleur allongé. Sans me presser, tout l’avant-midi. Pendant qu’une chape de plomb opaque s’installera, encore aujourd’hui, sur la vieille ville.
«Les voluptés du nonchaloir» dans la canicule de juillet.