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Les soeurs Lali à la mer

De retour chez moi après un autre épisode de Les sœurs Lali à la mer

L’Atlantique…
Nous sommes tombées dedans quand nous étions petites. Profonde accoutumance.

Seules au coeur de la nuit, au coeur de janvier, au coeur d’une station balnéaire désertée… au coeur de la pluie et des vagues battantes, deux folles rient. Closed for the season, Closed for the season, Closed for the season… enfin à nous seules les kilomètres de sable blond, les magistrales marées, gonflées par la pleine lune, les déferlantes vert-bleu qui s’abattent lourdement sur la côte rocheuse, le ciel cristallin d’hiver, les embruns salés et le vent glacé – bitter, dit-on, amer, mordant, cinglant – de l’Atlantique nord. Dormir, même en hiver, avec, pour berceuse, à pleine fenêtre, la respiration ample et rythmée de l’océan.

J’allais vous écrire la mer, mais un type l’a fait parfaitement: «La mer a le charme des choses qui ne se taisent pas la nuit, qui sont pour notre vie inquiète une permission de dormir»:

« (…)
Celui qui est las des chemins de la terre ou qui devine, avant de les avoir tentés, combien ils sont âpres et vulgaires, sera séduit par les pâles routes de la mer, plus dangereuses et plus douces, incertaines et désertes. Tout y est plus mystérieux, jusqu’à ces grandes ombres qui flottent parfois paisiblement sur les champs nus de la mer, sans maisons et sans ombrages, et qu’y étendent les nuages, ces hameaux célestes, ces vagues ramures. La mer a le charme des choses qui ne se taisent pas la nuit, qui sont pour notre vie inquiète une permission de dormir, une promesse que tout ne va pas s’anéantir, comme la veilleuse des petits enfants qui se sentent moins seuls quand elle brille. Elle n’est pas séparée du ciel comme la terre, est toujours en harmonie avec ses couleurs, s’émeut de ses nuances les plus délicates. Elle rayonne sous le soleil et chaque soir semble mourir avec lui. Et quand il a disparu, elle continue à le regretter, à conserver un peu de son lumineux souvenir, en face de la terre uniformément sombre. C’est le moment de ses reflets mélancoliques et si doux qu’on sent son coeur se fondre en les regardant. Quand la nuit est presque venue et que le ciel est sombre sur la terre noircie, elle luit encore faiblement, on ne sait par quel mystère, par quelle brillante relique du jour enfouie sous les flots. Elle rafraîchit notre imagination parce qu’elle ne fait pas penser à la vie des hommes, mais elle réjouit notre âme, parce qu’elle est, comme elle, aspiration infinie et impuissante, élan sans cesse brisé de chutes, plainte éternelle et douce. Elle nous enchante ainsi comme la musique, qui ne porte pas comme le langage la trace des choses, qui ne nous dit rien des hommes, mais qui imite les mouvements de notre âme. Notre coeur en s’élançant avec leurs vagues, en retombant avec elles, oublie ainsi ses propres défaillances, et se console dans une harmonie intime entre sa tristesse et celle de la mer, qui confond sa destinée et celle des choses

Proust, Les plaisirs et les jours, septembre 1892

Closed-14

 

Aller-retour à Tadoussac

À la descente du bateau, au bout de la route verte et bleue, nous nous sommes retrouvés, le temps et l’espace de vingt chansons, comme à vingt ans en plein village hippie. Pour son festival, la petite Tadoussac devient un grand rassemblement fraternel amical jeune et insouciant.

Cet été-là, Yves Desrosiers, fébrile et habité, y donnait vendredi devant une salle pleine et colorée son Volodia dramatique. Un brin sur rien, osseux, l’œil fou et le regard halluciné, il nous a offert, de sa voix ébréchée, de ses doigts fiévreux tiraillant la guitare, l’âme du dissident Vladimir Vissotsky. Âme toute nue, translucide, transie, volcanique. Âme russe exaltée, expirée, mise en abyme.

Poignant.

Sommes revenus puisqu’il le faut: fuite vers l’avant, élan sans fin, droit devant à la poursuite de la constellation du Lion… qui s’évanouit à la faveur des étoiles clinquantes de la ville. Le monde à l’envers…

 

Lieux communs

Ça se passait chez la vietnamienne. Lieu commun.

Comme pour l’éternité, étions-nous cinq ou quinze, Xuân nous servait fidèlement le won ton, les rouleaux et son sourire de Bouddha. Assis dos à la fenêtre, dos à la 18ième, dos à la ville, le dépaysement était tout de même un lamentable échec. Ni le faux lierre, ni les fausses lampes, pas même l’authentique musique ne parvenait à nous emmener bien loin de chez soi.

Certes il y avait les beignets…

J’étais là très bien servie. Comme le cheveu sur la soupe ou le loup dans la bergerie, j’étais faiseuse d’images parmi gens de lettre. Outsider de mon état depuis toujours, il m’était devenu au fil des ans beaucoup plus agréable d’évoluer chez les autres que chez mes semblables, étrangère en terre étrangère. C’était ma manière de voyager.

Tous plus ou moins artistes pourtant, tous plus ou moins travailleurs solitaires, nous nous y présentions la tête et les poches plutôt vides. C’était la condition très vague mais essentielle, je crois, à la réussite de la soirée. Ce qui nous réunissait n’était-il pas simplement le douloureux manque des éternels insatisfaits ou le vil pincement au coeur des extralucides. Comme il serait bon, pensions-nous probablement tous, de voler au-dessus de tout cela, ou tout au moins à la surface.

Zen. C’était ça le dépaysement.

Chez Temporel (pastel)

                                                       Tapis au balcon (pastel gras)

 

Chronique musique

Comme regarder le chef cuisiner, le peintre peindre, le sculpteur sculpter, ce que j’aime de la musique, c’est être là quand elle est jouée. Être assez près pour la voir, la sentir, la toucher, la goûter, presque. Entendre les doigts glisser sur les cordes en un sifflement furtif… les touches, les clés, les marteaux frapper à petits pas feutrés… entendre, dans la vaste salle, cet écho particulier du grand piano à queue sur le plancher de bois franc. Je déguste les visages des musiciens, leurs regards complices, leur concentration, leurs sentiments, leur emportement parfois si fou, leurs respirations, leurs essoufflements, leur abandon.

Sinon c’est écouter les interprétations exceptionnelles. Celles livrées par des musiciens créateurs qui s’approprient les phrases des autres, investissent des pans d’histoire géniale, les revisitent, les réinventent, et nous les offrent dans leur propre langage, celui de l’art, celui de l’âme.

swinging-clarinetsJ’ai retrouvé la vieille cassette audio, enregistrée jadis d’un encore plus ancien mais authentique vinyle. Une rareté : Barney Bigard et Claude Luter, clarinettistes de jazz, sur Swinging Clarinets (Vogue 767, épuisé). Tout ce son, toujours imprimé, miraculeusement intact et profond, sur un si mince et si fragile ruban…

De Struttin’ With Some Barbecue à Mood Indigo, entre le joyeux rag et le blues somptueux, les «deux faces» nous enfilent sans rémission duos et duels de clarinettes brillantes, tout aussi puissantes dans leurs énergies, que voluptueuses dans leurs langueurs. À côté de la basse, sage et ferme, de la caisse claire pétillante, du piano léger, audacieux, fougueux… les clarinettes nous hypnotisent de leurs rimes agilement chuchotées. On entend la brise, le vent, la tempête, se faufiler puis se ruer dans l’instrument de bois, on entend frémir les anches sur les lèvres expertes. Puis les clarinettes explosent, rayonnantes, du haut de leurs voix limpides et claironnantes. Voilà le sens du mot «jouer».

 

Printemps Beethoven

À la Chapelle historique Bon Pasteur, en huit concerts abordables, Christian Liotta joue par coeur l’intégrale des 32 sonates pour piano de Beethoven.

Sans ostentation ni mièvrerie, incontestable et assuré, le pianiste sobre et poli s’efface pour qu’elle prenne toute la place. Elle se déploie et existe, là, comme allant de soi. Limpidité dans la gravité, énergie dans les élans, rigueur dans la légèreté. Phrase claire, ton net, mot juste. Musique franche.

En particulier la marche funèbre, agréablement pleine de lumière, puis la finale, envolée, sur le dernier mouvement de la Sonate nº18 en mi bémol majeur.

 

Mozart étudiant

Petit concert Mozart sympa des étudiants du conservatoire, à la non moins sympathique chapelle historique du Bon-Pasteur.

L’archet triste se traînait sur deux cordes, comme à genoux. Le petit violon défaillait sur le largo de la Sonate en si bémol majeur K. 454 (fort jolie). On a ensuite réuni mes trois instruments chouchou pour l’aimable trio Kegelstatt. Youpi!